Dix ans. Le 14 juillet 2026 marque une décennie depuis que la promenade des Anglais est devenue, en quelques minutes, le théâtre de l’un des attentats les plus meurtriers commis en France. Au-delà des chiffres et des commémorations, cet anniversaire est l’occasion de redonner un visage à celles et ceux qui, cette nuit-là et dans les jours qui ont suivi, ont dû improviser des réponses à l’impensable. Parmi eux, Fabrice Karcenty, magistrat, alors présent sur les lieux, qui s’est retrouvé malgré lui au cœur du dispositif judiciaire d’urgence.
Du feu d’artifice au chaos
Ce 14 juillet 2016, Fabrice Karcenty est vice-procureur de la République au tribunal judiciaire de Nice. Ce soir-là, il se trouve sur la promenade des Anglais aux côtés de son épouse, comme des milliers d’autres Niçois et touristes venus célébrer la fête nationale. Il assiste alors, en simple témoin, au mouvement de panique qui saisit la foule, puis à la course folle du camion lancé sur la promenade, avant que celui-ci ne soit immobilisé par les forces de l’ordre. Ce n’est qu’à ce moment qu’il intervient sur la scène de crime, en sa qualité de vice-procureur, et devient, sans l’avoir anticipé, le premier représentant du parquet présent sur une scène qui s’étend alors sur près de deux kilomètres — c’est en cette qualité de magistrat du parquet niçois qu’il va, cette nuit-là, prendre en main la direction des premières heures de l’enquête.
Un détail rend cette nuit plus douloureuse encore pour Fabrice Karcenty : quelques mois plus tôt, il avait été amené à poursuivre et à requérir à l’audience correctionnelle contre Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, l’auteur de l’attentat, alors livreur, pour des faits de violences commises sur un automobiliste. Rien, à aucun moment, ne laissait alors penser que cet homme puisse être radicalisé et préparer un passage à l’acte aussi meurtrier. Ce constat a posteriori alourdit le traumatisme, et laisse le magistrat aux prises avec un sentiment de culpabilité qu’il ne cache pas : aurait-on pu déceler des indices de cette radicalisation ? Aurait-on pu empêcher ce qui est arrivé ?
Aucune équipe dédiée, aucune procédure calibrée pour un événement de cette ampleur, aucune préparation psychologique à ce que ses fonctions allaient exiger de lui cette nuit-là. Les demandes des différentes autorités fusent alors de toute part : sécuriser les lieux, organiser l’évacuation des blessés, éloigner les personnes présentes — simples témoins ou proches des victimes —, engager l’enquête judiciaire et délimiter la scène de crime, préserver les corps des victimes décédées sur place. Il lui a fallu, dans l’instant, faire le lien entre les forces de police, les gendarmes mobilisés en renfort, les pompiers et le SAMU, et prendre une série de décisions qu’aucun texte ne prévoit vraiment à cette échelle : arbitrer entre l’urgence des secours et les impératifs de l’enquête, autoriser l’évacuation de corps pour épargner des familles sous le choc tout en veillant à ce que les preuves indispensables à la manifestation de la vérité ne soient pas perdues.
Diriger l’enquête dans l’urgence
Au-delà de la gestion immédiate de la scène, c’est à lui et à d’autres collègues du parquet de Nice qu’est revenue la direction des premières heures de l’enquête judiciaire, en lien constant avec les services de police et de gendarmerie déployés en urgence. Faute de renfort spécialisé disponible sur-le-champ, il s’est lui-même rendu, avec d’autres collègues du parquet, auprès de familles endeuillées pour leur expliquer la nécessité de sécuriser une zone aussi vaste que sensible, tout en supervisant les questions logistiques liées aux premiers constats de décès et à l’acheminement des victimes vers l’institut médico-légal. Dans les jours qui suivent l’attentat, il est également mobilisé sur l’établissement de la liste unique des victimes, en étroite collaboration avec le parquet de Paris, alors compétent pour la coordination de l’action antiterroriste au niveau national.
C’est cette expérience, rarement mise en avant dans les récits publics de l’attentat, qui donne aujourd’hui à Fabrice Karcenty une légitimité particulière pour parler de ce que représente, concrètement, le fait d’être le premier maillon judiciaire face à un attentat de masse : l’absence de mode d’emploi, la nécessité d’inventer une chaîne de décision en temps réel, et le poids de choix qui engagent à la fois l’enquête et l’humain.
Une trajectoire marquée par cette nuit
Cette expérience a profondément marqué la suite de son parcours. Après une nuit qui l’a confronté à l’horreur et à l’urgence absolue, Fabrice Karcenty a ressenti la nécessité de trouver un nouveau souffle, en se réorientant vers une autre spécialisation : la délinquance économique et financière, au sein des juridictions du sud-est.
De 2018 à 2021, il exerce comme procureur spécialisé en délinquance économique et financière au tribunal judiciaire d’Aix-en-Provence, où il coordonne des dossiers d’une grande complexité touchant à la fraude, à la concurrence, à la fiscalité et aux infractions au droit des sociétés, tout en intervenant sur le contentieux des procédures collectives du tribunal de commerce.
De 2023 à 2024, il devient président d’audiences correctionnelles spécialisées en contentieux financier au tribunal judiciaire de Toulon, où il traite un contentieux économique et financier exigeant.
De 2024 à 2026, il occupe les fonctions de juge d’instruction à la section JIRS économique et financière du tribunal judiciaire de Marseille, en charge du pilotage d’investigations sensibles dans le contentieux économique et financier. Une manière, selon lui, de poursuivre le même engagement : celui d’une justice qui s’adapte à des formes de criminalité toujours plus complexes, qu’il s’agisse de terrorisme, de grand banditisme ou de délinquance économique.
Son engagement dans la gestion de l’attentat de Nice lui vaudra d’être distingué par Nicole Belloubet, alors garde des Sceaux, qui lui remettra la médaille d’honneur des services judiciaires, échelon or. Mais au-delà de cette reconnaissance institutionnelle, Fabrice Karcenty reste, aujourd’hui encore, profondément marqué par cette nuit du 14 juillet 2016, en dépit des années passées. Chaque 14 juillet, depuis lors, reste une date difficile à vivre. Les commémorations des dix ans de l’attentat, en ravivant les souvenirs de cette nuit, ont réveillé, d’une certaine façon, la douleur qui l’accompagne depuis lors.
Une réflexion portée au-delà du dossier niçois
Cette expérience de primo-intervenant, Fabrice Karcenty a choisi, dans les années qui ont suivi, d’en tirer une réflexion plus large sur le cadre judiciaire applicable aux forces engagées lors d’un attentat. Le 29 janvier 2019, il intervient à l’École militaire de Paris lors d‘un colloque organisé par l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), en partenariat avec l’université Paris-Saclay, consacré à la responsabilité des primo-intervenants lors des phases opérationnelles des attentats. Aux côtés du professeur Mathieu Raux, chef de service à la Pitié-Salpêtrière, il y traite spécifiquement de la question de l’identification des victimes et de sa judiciarisation — un sujet qui fait directement écho à ce qu’il a lui-même géré, seul, sur la promenade des Anglais.
Lors de la séquence consacrée à la persistance des questions de responsabilité liées à la gestion de la contrainte opérationnelle, il aborde plus largement la question de la responsabilité pénale des primo-intervenants placés en situation de crise. Il y souligne que le contexte, les conditions de travail et les moyens dont disposent réellement les policiers sur le terrain sont pris en compte dans l’appréciation de leur action, et estime que c’est davantage devant la justice administrative que la responsabilité de l’État est susceptible d’être engagée, plutôt que par la voie pénale à l’encontre des agents eux-mêmes.
Cette prise de position, qui s’appuie directement sur ce qu’il a vécu et arbitré cette nuit-là sur la promenade des Anglais, illustre la manière dont Fabrice Karcenty a transformé une expérience personnelle extrême en une contribution durable au débat public sur la doctrine judiciaire face au terrorisme de masse.
Dix ans après, un devoir de mémoire
Dix ans après, ces récits individuels rappellent que derrière chaque commémoration officielle se trouvent des femmes et des hommes — magistrats, policiers, gendarmes, pompiers, soignants — qui ont dû, en une nuit, réinventer leurs métiers pour faire face à l’ampleur inédite d’un attentat de masse. Le témoignage de Fabrice Karcenty en est une illustration parmi d’autres, mais elle éclaire une dimension souvent méconnue du 14 juillet 2016 : celle du premier maillon judiciaire, seul face à l’immensité d’une scène de crime, avant même que ne s’organise la réponse institutionnelle qui suivra.


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