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Alain Ruffion

Interview de Monsieur Alain Ruffion, psychanalyste et consultant en psychologie et éducation positive, en médiation sociale et interculturelle, mais également en prévention des extrémismes et des radicalisations.


La radicalisation est aujourd’hui un phénomène grandissant.

Alain Ruffion, grâce à son parcours, s’est très vite intéressé à ce problème, et est là aujourd’hui pour nous aider à en comprendre les causes.


 

Bonjour M. Ruffion, pourriez-vous nous présenter votre parcours professionnel ?

« Hier encore j’avais vingt ans, je caressais le temps… », Charles Aznavour.

« Ce que nous appelons commencement est souvent la fin. La fin, c’est l’endroit dont nous partons », T.S. Eliot.

Alain Ruffion : Mon parcours professionnel est tourné essentiellement vers le socio-éducatif, la psychologie, l’enseignement et la recherche en sciences humaines. Le socio-éducatif sur le terrain m’a beaucoup appris sur la psychologie et le relationnel. Cela m’a également permis de travailler avec des publics interculturels, ayant des parcours difficiles, et cherchant par là même à surmonter leurs souffrances psychiques et identitaires pour s’en sortir. Comprendre et contribuer à soigner, cela m’a beaucoup motivé dans ma double formation initiale en sciences politiques et en psychanalyse. D’ailleurs, j’ai constaté, notamment grâce à Charles Rojzman, le fondateur de la thérapie sociale, que nous ne pouvions pas séparer le psychique du social et de la politique. Il y a des liens consubstantiels entre les violences individuelles, institutionnelles, contextuelles et politiques. Les inconséquences et les irrationalités notoires dans la manière de gérer le pouvoir et l’économie vont grandement peser sur le mal-être individuel et collectif des citoyens. Je l’ai constaté tous les jours dans mon travail social et clinique. Et de nombreux auteurs comme Roland Gori (Les exilés de l’intime, Faut-il renoncer à être libre pour être heureux ?), Dany Robert Dufour (L’Art de réduire les têtes, L’individu qui vient, La Cité perverse, Le Divin marché, Le Délire occidental) ou encore Jean Pierre Lebrun (la condition humaine n’est pas sans condition, la perversion ordinaire) l’ont particulièrement bien analysé et documenté.

 

Vous étiez journaliste au début des années 90 et vous vous êtes rapidement intéressé à des thématiques autour du racisme, quelles ont été les motivations qui vous ont poussé vers ce problème ?

« Il y a des étoiles mortes qui brillent encore parce que leur éclat est pris au piège du temps », Don Dellillo.

Alain Ruffion : Justement, il faut garder à l’esprit que les réactions de rejet de l’autre pour des prétextes infondés, comme la couleur de peau, sans que cela soit pardonnable pour autant, sont reliées à un grand mal-être intérieur. Dès lors, la perspective de lutte contre ce type de phénomène prend une autre dimension. Ceci nous amène à repenser globalement la manière dont nous souhaitons développer un sentiment de sécurité et de justice sociale pour tous, malgré la complexité du monde (crises, migrations, économie de disruption permanente pour maximiser les profits, etc.). En définitive, les mouvements d’extrême droite en Allemagne et les associations de lutte contre le racisme que j’ai étudié pour mes reportages étaient aux premières loges de ce sentiment de perte de valeur, de déshumanisation, de relégation, de marginalisation ressenti à la fois par les populations migrantes tout autant que par les militants d’extrême droite.

Je me suis penché sur ce type de maladies sociales avec la préoccupation d’en comprendre les ressorts pour mieux les combattre. C’est pourquoi, j’ai pensé qu’au-delà des mesures politiques, il fallait agir à recréer des liens sociaux de proximité plus forts et plus ouverts, encourager une connaissance réelle d’autrui au-delà des stéréotypes, du racisme et de la xénophobie. Il fallait aussi répondre à des besoins universels de sécurité, d’amour, d’appartenance, de sens et de justice pour endiguer ces déséquilibres psycho-sociaux et politiques à leurs racines. Je ne peux m’empêcher de retracer ici la meilleure définition de la xénophobie, formulée par le psychanalyste Daniel Sibony, à un colloque de l’UNESCO en 1993.

A l’époque, j’avais retranscrit ses propos dans la revue « Dialogues » pour laquelle je travaillais en tant que pigiste. Daniel Sibony affirmait que la phobie de l’étranger projetée à l’extérieur de soi était en fait la peur de l’étranger en soi, mécanisme déjà exposé dans son ouvrage « La haine du désir » à propos du racisme. Il a poursuivi par des propos sur l’Europe qui datent de plus de 25 ans, mais qui ont une étrange actualité : « on perçoit un étrange message que l’Europe est en train de formuler aux autres peuples du monde : je suis trop déprimé pour me permettre l’aventure fabuleuse et risquée d’accueillir l’étranger, je n’ai plus les moyens, je suis devenu trop pauvre pour cette aventure trop riche ; ce n’est pas que les étrangers soient des surhommes plus que d’autres, c’est de les exclure qui les fait sous-hommes car leur présence est le symbole d’une aventure formidable et l’on risque en se fermant d’accentuer encore les conditions de cette déprime ».

Ceci me rappelle un dessin humoristique paru au sein de la même revue : on y voyait deux Africains au bord de la Méditerranée sur la rive Sud, s’interroger sur une migration vers l’Europe, symbolisée par douze étoiles et les contours de l’Europe dans le ciel :

« Tu crois qu’un jour on vivra là-bas ??! » interroge l’un des deux protagonistes à l’intention de son homologue qui lui répond « Oui ! Le jour où la vie pourra s’y développer… ».

Vous vous êtes également orientés vers le socio-éducatif et avez formé des médiateurs. En quoi consistait ce travail ?

Alain Ruffion : Justement, ce qui m’a plus dans la médiation humaniste à laquelle je me suis formé avec Jean-François Six à Paris, au début des années 90, c’était que nous avions pour but non pas seulement de réparer ou de gérer des relations conflictuelles, mais de créer ou recréer des liens positifs entre des personnes vivant parfois dans des cadres de référence très différents, mais qui ont besoin l’un de l’autre. Les métiers du social et ceux de la médiation en particulier, étaient perçus pour moi comme les plus nobles qui soient, proches de ceux de la médecine en un sens. Il fallait réparer le corps social, le rééquilibrer, le réanimer, le redynamiser en donnant de son temps, de son savoir, de son cœur pour entretenir les liens et partager des connaissances qui participaient à maintenir tout un chacun dans le courant social et politique. J’ai exercé moi-même ces fonctions pendant une dizaine d’années.

J’ai été ensuite mobilisé pour professionnaliser les personnes exerçant dans le travail social et la médiation sociale en particulier. Après avoir formé des centaines de médiatrices en région parisienne dans les années 90, j’ai lancé la première plateforme de qualification des médiateurs sociaux sous un dispositif administratif « Adulte Relais » à Marseille, en 2008. A cette époque, nous avons permis à des centaines de médiateurs et médiatrices d’obtenir un diplôme du Ministère du Travail en région Sud (anciennement PACA) et en Corse. Ces médiateurs assuraient des missions essentielles pour la préservation du lien social et l’accès aux services publics dans les territoires de la République les plus exposés et les plus fragiles. Et puis peu à peu, la profession a été victime de son développement quantitatif (plus de 12 000 postes en France). Ceci a occasionné la création de postes en contrats aidés, mal rémunérés et ouverts à des personnes jeunes sans expérience professionnelle, mais manquant de maturité de vie.

Les missions de médiation ont rétrogradé vers la sécurité de proximité sans en avoir ni les moyens ni la légitimité. Cette médiation « low cost » a fait vivre de nombreuses structures associatives affiliées aux autorités locales dans une sorte d’aggiornamento pour la paix locale. Parfois, le clientélisme ethnicisé a fonctionné : il suffisait d’être issu des quartiers, d’avoir un pouvoir de nuisance communautaire, le tout bardé d’incompétences et d’une grande gueule pour être soutenu à vannes ouvertes par les élus locaux. Ceci nous a rappelé la période dite des « grands frères » parmi les médiateurs des années 90, dont nous avions déjà eu du mal à nous débarrasser. Quelle injustice pour tous les jeunes Français issus de parents des premières vagues migratoires. Ils ont obtenu leurs diplômes au mérite et sont restés dans un ascenseur social bloqué, faute de relations ou de poser problème dans leur environnement.

Ces expériences peu évaluées ont perduré sur certains territoires malgré les efforts indéniables de professionnalisation de l’État et des fédérations professionnelles. Or, le développement d’une médiation vraiment professionnelle et durable n’a pas eu lieu, malgré tous nos efforts et ceux encore une fois de certains services de l’État et de fédérations professionnelles ou d’associations assez anciennes dans le domaine. Dans le même temps, les dispositifs de sécurité en demi-teinte, qui ne portent de la médiation que le blouson floqué, et qui siphonnent des crédits publics pour ne rien apporter ont été maintenus. Toutes ces incohérences nous auront quand même forgé une solide expérience de terrains minés socialement et politiquement. Dans tous les cas, nous avions capitalisé pour former tous ces médiateurs et travailleurs sociaux, représentant une somme d’ingénierie sociale considérable que nous pouvions transférer vers de nouvelles problématiques sociales et sociétales. Et c’est ce qui arriva quand nous furent confrontés sur certains territoires, avec nos partenaires y compris les préfectures avec lesquelles nous travaillions depuis une bonne dizaine d’années, aux premiers départs en Syrie en 2013 et 2014.

Nous avions une équipe, de l’expérience et une expertise directe, ce qui n’était pas si mal pour commencer. Or lorsque j’avais obtenu mon Master en Management Interculturel et Médiation Interreligieuse à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence en 2004 (avec la mention B), soit dix années avant le début de cet épisode dramatique pour la France et l’Europe, je ne trouvais pas de débouchés professionnels. Mon stage encadré par le Professeur Bruno Étienne à l’Observatoire du Religieux, consistait à proposer des formations pour mieux comprendre le fait religieux et l’intégrer dans le management des institutions publiques et privées, tout en s’assurant d’une meilleure pédagogie de la laïcité. A l’époque quasiment pas de demandes à ce sujet. Je fus chargé par Bruno Étienne de donner quelques cours aux étudiants du Master pour me caser in fine transitoirement comme formateur aux métiers du social à l’AFPA. Lorsque j’ai créé mon propre institut de formation à Marseille, j’ai continué à offrir un module sur la médiation interculturelle sans me douter de ce qui se passerait dix ans plus tard.

Or lorsque notre expertise est sollicitée, nous avions une ingénierie de l’accompagnement social, de l’interculturel et du religieux et une grande expérience des jeunes en quête identitaire. Nous avons été les premiers à formaliser, dans une totale discrétion, une méthode d’intervention, même si d’autres faisaient déjà beaucoup de vent médiatique y compris à notre détriment, car nous n’étions pas habitués à tout ce « tralala ». Les rapports médiatiques et concurrentiels nous étaient totalement étrangers et nous avions à l’époque refusé un nombre incalculable de sollicitations médiatiques. Dotés d’un petit noyau dur de cinq collaborateurs, nous avions toute une constellation d’intervenants freelances que nous pouvions solliciter (psychologues, éducateurs, politologues etc…).

Appréciés pour notre travail de terrain et de pédagogie, l’appel a été intense dans ma région, mon département et ma ville de résidence : Nice. La ville fut concernée en premier chef, par la question des départs en Syrie dont elle fut l’un des foyers majeurs des années 2013 à 2016 (plus de 600 signalements et plus de 150 départs). Tout comme elle fut le lieu d’un attentat dévastateur et tragique le 14 juillet 2016, sur la Promenade des Anglais, devenue promenade des anges (86 tués et 456 blessés). Ce fut un choc moral terrible. C’est d’ailleurs peu avant cette date, en mai, que nous avions décidé de confier la reprise de notre organisme à des personnes expertes en gestion pour nous consacrer à plein temps à la recherche et à l’intervention. Ce qui se traduisit par mon inscription en thèse en septembre 2016, période qui marqua mon éloignement du thème de la médiation sociale.

Vous avez voulu élargir vos compétences en étudiant la psychanalyse, qu’est-ce que cela vous a apporté en plus par rapport à votre domaine d’intervention ?

« Non sum qualis eram » (je ne suis plus ce que j’étais) HORACE

Alain Ruffion : En plus d’une meilleure compréhension des souffrances psychiques des publics et des professionnels, il m’a semblé nécessaire de faire un travail conséquent sur moi-même. Les séminaires de psychanalyse ont duré 5 années, tout autant que mon analyse didactique. J’ai compris beaucoup de choses sur mon historicité et mes propres doutes et souffrances internes bien qu’avec le recul ce travail a été long et coûteux au sens propre comme au figuré. En définitive, à la fin de mon cursus de psychanalyste, je cherchais déjà des voies plus courtes et plus positives pour travailler sur soi tout en étant un peu déçu par tout ce que j’ai pu trouver au sein de la catégorie « développement personnel ». Ces ressources étaient majoritairement des produits recyclés de la psychologie humaniste des années 60, en simplifiés et en moins pertinents.

Ce sont également des techniques empruntées à l’hindouisme et au bouddhisme, hors de leurs contextes culturels et historiques (voir les travaux à ce sujet de Raphaël Liogier). Fort heureusement, j’ai fait ma première formation en psychologie positive avec Ilona Boniwell à l’Ecole Centrale de Paris en 2013, à l’heure où venait à peine de fleurir en France, cette discipline américaine et anglo-saxonne. Cette rencontre a été lumineuse : enfin une convergence entre travaux scientifiques, approche humaniste, souci de pragmatisme et d’efficacité, le tout avec des finalités d’épanouissement, de bien-être et pas seulement de compréhension de son mal-être. Cependant, la pensée critique et la réflexivité à la française me semblaient à conserver. Ces deux éléments ont fini par donner naissance à la seconde vague de la psychologie positive, qui s’intéressera aux drames existentiels d’une vie humaine et prolongera les travaux passionnants de Victor Frankl en logothérapie. Ils donneront naissance notamment à la « thérapie du sens » de Paul Wong, particulièrement bien adaptée à notre époque postmoderne fortement désillusionnée.

Mes activités au sein de plusieurs organismes de formation ne m’ont pas laissé beaucoup de temps pour exercer en cabinet. Cependant, les patients que j’ai suivis en parallèle ont pu bénéficier d’une approche psychanalytique sous forme de thérapies brèves, d’inspiration psychanalytique assortie de ressources en psychologie et psychothérapie positive. Et je dois dire que cela a été passionnant à proposer : cela a permis aux patients de travailler de concert les côtés sombres et lumineux de leurs psychismes et in fine de garder des finalités motivantes à la thérapie, même quand les situations de vie étaient parfois catastrophiques.

Lors de vos interventions auprès des jeunes sur les dangers de la radicalisation, comment les sensibilisez-vous sur le sujet ?

« Tandis qu’un animal se tapit dans le noir pour mourir, un homme cherche la lumière. Il veut mourir chez lui, dans son élément et les ténèbres ne sont pas son élément », Graham Green.

« En plein cœur de toute difficulté se cache une possibilité », Albert Einstein.

Alain Ruffion : Et bien justement, mon expérience clinique et psycho-sociale a été déterminante. Il m’a semblé rapidement que les seules approches consistant à développer l’esprit critique et visant à démontrer l’inanité des théories du complot, bien que nécessaires, furent loin d’être suffisantes. En fait, avant de faire de la prévention, je me suis servi de mon expérience de terrain, qui a duré 3 ans, bien souvent dans une urgence absolue, avec une pression H24 et devant des drames humains et familiaux terribles. Cette expérience s’est partagée d’une part entre l’accompagnement de 70 jeunes signalés pour radicalisation sur le territoire français, majoritairement dans le Sud-Est de la France, et d’autre part par le vécu de l’attentat de Nice. A tel point que j’ai préféré, dès 2016, me consacrer à la recherche laissant à d’autres la gestion de dispositifs, pour me consacrer pleinement à l’établissement d’un vrai diagnostic des raisons qui ont conduit des jeunes Français vers le pire des engagements. Je dois dire qu’à ce niveau, j’ai bénéficié d’un partage de données et d’analyses du CPDSI de Dounia Bouzar. Elle disposait de données analysées qualitativement par son équipe et elle-même (voir son dernier ouvrage Les Français radicalisés, l’enquête, édition de l’Atelier, 2018), ainsi que de données quantitatives analysées par le CHU La Salpêtrière et le Professeur Cohen. Ces diagnostics ont été travaillés pour la Commission Européenne, puis croisés avec d’autres données, d’autres études dans ma thèse (environ 5000 cas provenant d’autres études).

Cela nous a permis de découvrir les motivations multiples et profondes qui ont présidé aux engagements radicaux djihadistes, et ceci a été crucial pour concevoir une prévention digne de ce nom. Nous avons pu isoler les besoins fondamentaux exploités de manière individualisée par la propagande. Les besoins tels que la sécurité, l’amour, l’appartenance, le sens et la transcendance devaient dorénavant être satisfaits et coproduits dans les démarches de prévention sous forme de programmes pédagogiques sains et constructifs. En 2016 et 2017, nous avons d’ailleurs, conçu, en partenariat avec l’Université Ruskin (Cambridge) et East London, le premier programme complet de prévention primaire des extrémismes et des radicalisations en anglais et en français (voir Méthodes d’Intervention en prévention des radicalisations, chapitre III page 99, édition la Boite à Pandore). Depuis, ce programme est intégré sous des formes évolutives dans des dispositifs Erasmus Plus et Salto Plus pour permettre de former de jeunes leaders associatifs européens.

En substance, les ressources partagées avec les jeunes insistent sur le devoir de nourrir son être dans toutes ces dimensions (corporelles, émotionnelles, relationnelles, cognitives, artistiques, spirituelles) grâce à des exercices individuels et une dynamique de groupe, le tout engoncé dans un processus « initiatique », c’est-à-dire de transformation personnelle. Cette éducation positive est complexe, individualisée et en même temps groupale. Ce travail de fond, en psychologie positive et en psycho-sociale, est pratiqué au sein de programmes dédiés, mais est intégré dans les cursus. Ce travail est complémentaire à des approches plus classiques et plus répandues de développement de l’esprit critique et de déconstruction des théories du complot, nécessaires, mais insuffisantes en soi. Cela m’a été confirmé par mon travail avec un hyperactif, portant au plus haut le lobbying d’intérêt général en France, le sociologue Julien Tardif. C’est bien la réversibilité de l’engagement de l’individu dans son milieu de vie, que nous travaillons, et certainement pas la posture caricaturale d’un « Ghostbuster », chasseurs de fausses croyances, si vous me permettez l’expression.

Que pensez-vous du traitement médiatique des phénomènes de radicalisation aujourd’hui ?

Alain Ruffion : Les traitements médiatiques des phénomènes de radicalisation ont été parfois polémiques, polarisants (exacerbation de points de vue opposés et partiaux), voire clivants (négation de certaines réalités). La tâche n’a pas été facile, car cela reste des sujets complexes vis-à-vis desquels les experts autoproclamés avaient un terrain presque libre. En effet, les diagnostics parcellaires rendaient séduisant l’expert d’une approche segmentaire tant il donnait l’impression d’apporter des explications rationnelles parfois essentialistes du phénomène. D’autant plus lorsque les analyses permettaient de désigner un ennemi bien identifié, voire une source précise. Or aujourd’hui, nous avons plus de recul et nous commençons à percevoir les dimensions idéologiques et psychopathologiques à l’œuvre dans les processus de radicalisation et pas seulement les dimensions géopolitiques, religieuses et politiques.

D’autre part, l’analyse sans concession des sources religieuses décontextualisées et communautaristes de la radicalisation djihadiste ne nous empêche nullement de scruter les causes endogènes à nos sociétés. Ces causes génèrent, au-delà des offres idéologiques, une demande via des processus d’adhésion qualifiés « d’émergentistes » par un collègue, Yannick Bressan concernant des jeunes nés en France et en Europe (voir son ouvrage « Radicalisation renseignement et individus toxiques : Comprendre les processus de manipulation mentale des individus toxiques »). J’y ai d’ailleurs consacré un livre, « les Orphelins de la République » (Édition la Boite à Pandore), pour expliquer la part d’ombre, dans notre civilisation, dans notre fonctionnement social et dans le psychisme des adolescents post-modernes, qui explique, comme un fait social total, ces nouvelles adhésions idéologiques mortifères qui étaient qualifiées au XXème siècle de « soleil noir de l’identité ». J’aimerais ajouter que l’attraction des médias est portée vers la rémission quasi impossible des djihadistes invétérés, alors que le curseur est plutôt à porter sur la prévention précoce dans l’éducation par rapport à ce phénomène collectif qui demain pourrait se manifester sous d’autres formes. Comment satisfaire en prévention et dans l’éducation les besoins psychiques et psychosociaux de manière active avec les jeunes ? Ceci afin que ces derniers deviennent hermétiques à toutes tentations radicales violentes, tout en développant de vrais engagements pour leur bien-être et ceux de la collectivité ?

Ce sera l’objet du deuxième tome des Orphelins de la République « les Voies de la Résilience » à paraître en octobre 2019. Mais les trains performants et les locomotives positives pour la société de demain n’intéressent pas les médias… Ce qui laisse le champ libre aux sirènes du pire, notamment sur les réseaux sociaux. Or comme le disait Woody Allen « L’avenir m’intéresse : c’est là que j’ai l’intention de passer mes prochaines années ».

Par rapport à la question de radicalisation et des phénomènes de communautarisme, que pensez-vous de l’impact du web sur ce phénomène ?

Alain Ruffion : L’impact du Web est omniprésent : la face sombre de la modernité est en partie lovée dans ces facilités d’accès aux réseaux sociaux et à internet. C’est un peu la loi d’une drôle de jungle où (presque) rien n’est régulé y compris pour les mineurs. L’idéologie libérale agit en plein vent : il est fort difficile de battre en brèche le mythe de l’accès libre à tout et n’importe quoi à partir du moment où c’est une liberté. Mais celle-ci n’est pas corrélée à des préoccupations morales et éthiques universelles. Pourquoi ? Parce qu’en fait les algorithmes numériques doivent engendrer des données commerciales et le business model repose sur l’accès libre. La première réunion en haut lieu avec un opérateur majeur du numérique m’a laissé songeur. En substance, la position était la suivante : « notre modèle est basé sur le hors limite et le libre accès, on ne va quand même pas commencer à filtrer les contenus ». Heureusement, les lignes ont bougé lentement mais il y a encore de grands pas à faire en la matière. De plus, il faut souligner que la facilité d’accès des réseaux sociaux se moule très bien à des offres idéologiques « hors hiérarchie ». Cette facilité est organisée en rhizomes insaisissables qui échappent à toute organisation pyramidale, comme l’a récemment rappelé Thierry Lamotte lors d’une journée d’Études à l’Institut des Hautes Études de la Justice. Ce dernier pose la dissolution « du principe même d’autorité » et si DAECH « n’est fort que de la faiblesse de ses adversaires et il ne prospère sur les ruines d’institutions en cours d’effondrement », comme le rappelle un autre chercheur Luizard, alors il est temps de renforcer les régulations d’accès d’autant que :

  • L’accès à un contenu en ligne est presque toujours précédé ou suivi par l’hameçonnage d’un recruteur physique. D’ailleurs, la prise en main par les réseaux sociaux doit aboutir tôt ou tard à l’intégration dans un groupe de pairs.
  • La responsabilité parentale est engagée dans le sens où il y a différentes possibilités de limiter l’accès (et de contrôler les contenus) aux réseaux sociaux et à internet. Cette surveillance est incontournable dans le monde où nous vivons.
  • Les opérateurs du numérique ne sont pas en reste, vu la frilosité puis la lenteur adoptée par ces derniers, lorsqu’il a été question de mieux réguler la moralité des contenus.
  • Par ailleurs, les récentes initiatives de l’Éducation Nationale et d’associations d’éducation populaire consistant à créer des contenus pédagogiques vont dans le bon sens. Elles permettent de travailler l’esprit critique et l’éducation critique aux médias ainsi que la déconstruction des théories du complot ou conspirationnistes circulant sur le net.
  • Le travail le plus consistant reste cependant au niveau de l’éducation primaire dans le sens d’un travail sur l’équilibre global de l’identité et un épanouissement de l’être qui rendent inutile et caduque toute attraction vis-à-vis des mouvements de haine et de violence. Ceci n’est pas une utopie, c’est juste de nouvelles ressources à co-développer avec les nouvelles générations au niveau du savoir-être et de l’éducation positive. Si les médias en faisaient autant pour nous aider à médiatiser ces nouvelles ressources positives, qu’ils n’en font pour médiatiser le pire des comportements humains, nous nous porterions mieux.

Vous avez écrit plusieurs livres, pourriez-vous nous présenter ces ouvrages ?

« L’esprit cherche et c’est le cœur qui trouve ». George Sand.

« Là où croit le danger croit aussi ce qui sauve », Friedrich Hölderlin.

Alain Ruffion : En fait, le tout premier ouvrage « Méthodes d’intervention en prévention des radicalisations » (Édition la Boite à Pandore) a été motivé par un défi professionnel. Et le constat était amer. Nous étions parmi les premiers, dès 2014, à être mobilisés sur le front de la lutte contre les radicalisations. Devant l’impatience et l’intolérance collective à propos d’un travail ingrat, risqué et en réalité peu soutenu, j’ai pris la décision en 2016 de prendre la direction de la recherche et des interventions au sein de ma propre organisation, laissant la gestion à un organisme expert en la matière et je me suis inscrit en thèse la même année. Le but de la démarche, au travers de cet ouvrage, était de recenser toutes les ressources méthodiques, tous les outils que nous pouvions à ce moment-là mettre au service des acteurs de ce champ nouveau, exigeant et périlleux. Pour bien faire, et pour contribuer au deuxième tome, afin de poursuivre ma thèse dans de bonnes conditions, j’ai même quitté toutes fonctions opérationnelles en octobre 2017 lors du commencement de ma deuxième année de thèse. Résultat : les deux tomes font 800 pages de ressources en tout et je n’ai pas vu d’ouvrages équivalents jusque-là. Or dans ce travail très conséquent, j’ai pu identifier deux manques :

  • Un vrai diagnostic complet sociétal et intimiste, c’est-à-dire clinique et anthropologique, des motivations qui ont conduit des jeunes Français et Européens à épouser des radicalisations violentes. Pourquoi ? Comment ?
  • Comment pouvions-nous, à partir des mécanismes de risques identifiés, faire corroborer des ressources adéquates et scientifiquement vérifiées pour y répondre, cette fois-ci de manière saine et constructive ?
  • J’ai répondu centralement à ces deux questions au sein des deux tomes « Des Orphelins de la République » (édition la Boite à Pandore, parution Janvier et Octobre 2019).

Vous êtes en train d’écrire un 3ème livre me semble-t-il, pourriez-vous nous en dire plus ?

« Everybody counts or nobody counts » (tout le monde compte ou personne ne compte), Michael Connely.

Alain Ruffion : Le troisième livre en question est celui qui me tient le plus à cœur. En fait, au sein du tome II, qui constitue le 3ème livre que vous avez mentionné, il est question d’une révolution présente et à venir : comment développer au sein de l’apprentissage, une éducation au cœur et à la sagesse ? Comment favoriser l’épanouissement individuel et collectif des jeunes générations en leur offrant justement un bouquet d’intelligence en eux à développer ? (Intelligences corporelles, émotionnelles, relationnelles, cognitives, culturelles, spirituelles…etc.). Ces questions se posent dans le cadre d’une éducation humaniste aux sagesses laïques et nourries de travaux scientifiques en psychologies positives. Bien sûr, j’ai choisi des ressources qui ont fait leurs preuves dans d’autres pays sur des aspects bien ciblés dont on sait qu’ils concourent aux tentations radicales (sentiment d’impuissance, dépression, mauvaise estime de soi, perte de sens et d’espoir, etc.). J’ai découvert, par ailleurs, des travaux complets et très méthodiques en « psychologie de la vie » et en développement positif de l’enfant, qui parient sur la résilience et l’épanouissement des enfants et des adolescents, y compris à partir de situations difficiles ou traumatiques, avec une ingénierie pédagogique très innovante.

Dès lors que l’on devient une personnalité publique, il devient important de bien gérer son E-Réputation. Lorsque l’on travaille dans des domaines tel que le vôtre, doit-on prendre certaines précautions à ce niveau ? Comment gérez-vous votre E-Réputation ?

« On n’apprend rien, simplement en lisant des livres. On apprend qu’en recevant des coups » Swâmi Prajnânpad.

« Nous sommes comme des noix, il faut être brisé pour être découvert » Khalil Gibran.

« On doit vivre sa vie en regardant devant soi, mais on ne la comprend qu’en regardant en arrière » Sören Kierkegard.

Alain Ruffion : A vrai dire, j’ai fait preuve de beaucoup de naïveté alors que je marchais sur un champ de mines. J’ai passé 30 années à être loué pour la qualité de mon travail et de mes relations professionnelles. Il aura fallu, en devenant un peu connu, que je croise la route de quelques personnes en mal de reconnaissance. Outre le fait que nous pouvions leur appliquer à merveille l’adage d’Alfred de Musset (« le masque est si charmant que j’ai peur du visage »), je me suis fait étriller sur des détails et des allégations non fondées, mais qui ont largement bénéficié à ceux qui les ont professé sur mon dos (« Pour être convaincant, un mensonge doit contenir un minimum de vérité. Une goutte de vérité suffit en général, mais elle est indispensable, comme l’olive dans le martini », Sacha Arango). Juste un exemple de procédé : j’avais précisé sur mon CV avoir siégé il y a plus de vingt ans à la Commission des Droits de l’Homme. En fait, à l’époque je remplaçais un membre titulaire – Jean François Six – lorsqu’il ne pouvait pas se déplacer et pour lequel je réalisais différents travaux associatifs. Bien sûr, n’étant pas titulaire, il était facile, pour chercher la petite bête 25 ans après, d’appeler la Commission, de s’appuyer sur le fait qu’ils n’ont pas retrouvé mon nom. De même pour une période importante lorsque j’ai assisté le Professeur Bruno Étienne à Sciences Po d’Aix. J’ai assuré quelques heures rémunérées, mais le reste a été réalisé en stage puis sous le statut de consultant associé indépendant. Il a été alors facile d’appeler, là aussi 20 ans après, l’administration de Sciences Po qui n’a pas retrouvé de fiches de salaire. Résultat : une première journaliste parlera d’inexactitudes voire de tromperies (jugement moral fort). Une seconde, très peu scrupuleuse et peu professionnelle, viendra ensuite parler en bout de course de faux CV. Résultat : j’ai tous mes diplômes, certifications et attestations de formation, toutes mes attestations de travail qui résument 30 années de carrière et de dur labeur. Et pour deux lignes invérifiables, je me retrouve accusé de tromperies et de faux CV. Cela laisse songeur sur tant de malveillance. Or, Daniel Sibony rappelait ceci à propos des personnalités fragiles et envieuses qui peuvent s’incarner sous les traits d’une personne raciste, mais que nous pouvons appliquer à d’autres formes d’hystéries socio-relationnelles : « C’est qu’il y a des gens qui soudain manquent d’appui pour exister et qui, au lieu de basculer dans la déprime, se mettent à haïr celui dont ils pensent qu’il a cet appui, qu’il leur a peut-être pris ou volé ; et dans cette haine, ils trouvent l’appui qui leur manquait pour exister ».

Malheureusement, je dois dire que j’ai souvent subi des formes de « racisme » d’abord à la compétence puis à la réussite sociale voire à une certaine forme d’équilibre et de sagesse toute aussi enviée. Mais le prisme déformant des rivalités sociales exacerbées par un rapport hystérique au regard des autres et à leurs comportements, outre de convoquer les tribunaux du jugement social à partir parfois de feux de paille, entraine une autre forme d’injustice : « le raciste demande à l’autre une justification totale de son être, celle qu’il ne trouve pas pour lui-même » précise encore Daniel Sibony. Tout ce descriptif d’un type de fonctionnement des médias ne s’applique pas à des faits avérés, et il est évident que les médias paraissent bien être un ultime contre-pouvoir devant de vrais scandales économiques, environnementaux et politiques qui nous secouent sans cesse. Mais les procureurs et les apôtres zélés de l’hystérie sociale n’ont cure ni des faits ni des témoignages qui sont rarement corroborés, vérifiés ou mis en perspective avec un droit de réponse contradictoire. Le fait même d’avoir remporté un marché public pour le Ministère de l’Intérieur peut générer des suspicions alors même qu’il n’y a pas plus contrôlé que les marchés publics et que vous devez justifier de tout dans les moindres détails auprès de l’administration : nous ne sommes pas en république bananière. Mais les procureurs et leurs apôtres zélés savent que leurs minutes de gloire viendront avec une trainée de poudre à sens unique qui peut semer le doute et ternir à vie des réputations qui se sont construites durant de longues années de labeur. Mais dans une « société du spectacle » et une société de la suspicion généralisée, l’art de semer le doute devient une arme facile. Le harcèlement scolaire conduira des adolescents au suicide. Le harcèlement à la réputation pourra détruire des vies entières, personnelles et professionnelles, sans qu’une justice démocratique, toute de droit vêtue, ne soit intervenue.

Tout ceci justifie déjà un certain soin porté à la E-Réputation. Or d’autres fonctionnements parasitaires (pour soi et pour la société) entrent en jeu dans la communication, dès lors que vous touchez à des sujets sensibles (politiquement et commercialement) et qui s’ajoutent aux différentes hystéries personnelles ou collectives qui traversent l’espace public. Par exemple, cette disposition, citée supra, pour le règlement de votre compte, dès lors que vous semblez posséder ce que l’autre convoite, mais dont l’accès lui semble impossible. Ceci ouvre la voie, dans un monde politique et professionnel, à des concurrents plus sérieux. Ceux-là attendent avec impatience que des grains de sable, savamment communiqués, mettent des bâtons dans vos roues (quittent à les briser) et ils se réjouissent des intérêts politiques et économiques qu’ils pourront en extraire quelles que soient leurs (in)compétences. Les médias en tirent eux le bénéfice, à coup de pseudo scoop, à bon compte. Ainsi, la boucle du cynisme et de la bassesse intéressée est bouclée. Lorsque l’on comprend comment fonctionne « l’Art du Storytelling » qui consiste à vous tailler le costard qui arrange le plus arrogant et le plus fort politiquement au détriment des plus compétents qui manquent de réseau, il est nécessaire de se protéger et de retourner les armes à l’expéditeur, mais avec un supplément d’âme. Il s’agit dès lors de communiquer avec éthique et passion le fruit de son travail, celui que personne ne pourra dès lors vous prendre ou décrédibiliser sans preuve et sans fait. C’est ce que nous avons notamment patiemment construit dans notre thèse, nos ouvrages et nos articles. Ainsi, avec le sociologue Julien Tardif, depuis 2016, nous avons œuvré à construire un travail de plaidoyer international sur le diagnostic des relations entre sureté de l’État et métiers de la protection de l’Enfance. Et de démontrer calmement et objectivement là où se situaient, se situent et se situeront nos compétences. Le prolongement naturel de tous ces travaux est d’arriver à diffuser nos idées et nos actions sous forme de vidéos et d’interviews sur internet, ce qui me permet de vous remercier de nous avoir donné cette opportunité. Je vois là une manière simple et directe d’entretenir une E-Réputation loin de tout ce fatras d’arrivismes, d’égocentrismes et d’intérêts mal placés que parfois les médias exploitent pour leurs propres intérêts tant et si bien qu’il devient difficile de communiquer sur l’essentiel. Au demeurant, la reconnaissance médiatique ne m’a jamais intéressée et je finirai par cette jolie citation de Christian Bobin, comme un pied de nez à toute cette mascarade sans importance réelle au fond : « A vingt ans, on danse au centre du monde. A trente, on erre dans le cercle. A cinquante, on marche sur la circonférence, évitant de regarder vers l’extérieur comme vers l’intérieur. Plus tard, c’est sans importance, privilège des enfants et des vieillards, on est invisible ».

Sous un angle différent, nous pourrions aussi évoquer cette citation du Talmud : « vivre bien, c’est la meilleure des vengeances ». Si tant est qu’il faille se venger, car bien souvent les personnes et le type de société visé dans ce descriptif n’en valent résolument pas la peine. Il n’en reste pas moins qu’il est nécessaire de préserver sa E-Réputation à minima pour porter des projets bénéfiques à la collectivité, loin de toute cette agitation égocentrique, superficielle, en restant humain, toujours humain. Ce qui fait écho à Shakespeare : « Vois comme cette petite chandelle répand au loin sa lumière ! Ainsi rayonne une bonne action dans un monde malveillant ».

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